Fonder sa propre rhétorique pour changer les choses

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La parole ne sert pas seulement aux slogans ni à la pensée toute faite. Elle est parfois comme la seule bouée de secours à une mésentente, à un projet, à un désir. Comme le dernier objet vers lequel on se tourne quand on est démuni. Elle est utile parce qu’elle agit vraiment. Elle est une création parce qu’elle est propre à chaque dessein. Elle se travaille et se dresse parce que la réalité est complexe et pleine de surprises. 

 

La rhétorique ne se résume donc pas aux traités grecs ou aux petits génies du politique. Comme le dit Ponge, elle est toute quotidienne, toute malléable. Elle n’est pas technique. Elle est d’abord conscience, conscience des besoins et des ambitions. Et ensuite, ajustement, ajustement des idées brumeuses au possible de l’explicite.

« Je suppose qu’il s’agit de sauver quelques jeunes hommes du suicide et quelques autres de l’entrée aux flics ou aux pompiers. Je pense à ceux qui se suicident par dégoût, parce qu’ils trouvent que « les autres » ont trop de part en eux-mêmes.

On peut leur dire : donnez tout au moins la parole à la minorité de vous-mêmes. Soyez poètes. Ils répondront : mais c’est là surtout, c’est là encore que je sens les autres en moi-même, lorsque je cherche à m’exprime je n’y parviens pas. Les paroles sont toutes faites et s’expriment : elles ne m’expriment point. Là encore j’étouffe.

C’est alors qu’enseigner l’art de résister aux paroles devient utile, l’art de ne dire que ce que l’on veut dire, l’art de les violenter et de les soumettre. Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l’art de fonder sa propre rhétorique, est une œuvre de salut public.

Cela sauve les seules, les rares personnes qu’il importe de sauver : celles qui ont la conscience et le souci et le dégoût des autres en eux-mêmes.

Celles qui peuvent faire avancer l’esprit, et à proprement parler changer la face des choses. »

Francis Ponge, « Rhétorique », Le Parti pris des choses, 1935