En quête de contours : refuser le flou

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La pensée et le texte sont souvent dissociés. Les mots coucheraient sur le papier des idées autonomes et spontanées, leur succédant. L’écriture serait un intermédiaire, un outil de transcription. Mais le texte n’est-il pas plutôt nécessaire et inhérent à la pensée ? Les mots ne créent-ils pas, en même temps qu’ils se déploient, la pensée à proprement parler ?

 

Chercher ses mots

 

Élaborer une stratégie de communication ou de publicité n’est pas anodine pour une entreprise ou un entrepreneur, que ce soit pour le développement de son projet ou pour son identité tout entière. L’écriture n’est pas la mise sur le papier d’une pensée déjà construite, mais l’édification en tant que telle de cette pensée même. Les idées et surtout les liens qui existent entre elles viennent lorsqu’on écrit. Nous avons tous déjà d’ailleurs rencontré cette difficulté à exposer un projet à un ami, quel qu’en soit sa nature : dire n’a rien à voir avec penser, mais penser à tout avoir avec dire.

 

Le vieil adage selon lequel ce qui se conçoit bien s’énonce clairement n’est pas tout à fait juste. Il manque de précision. Pour une plume, ce qui s’énonce clairement permet d’être pensé, et permet tout simplement de penser. Ainsi, s’il existe une hiérarchie chronologique entre l’écriture et la réflexion, elle n’est pas aussi simple qu’on ne le pense à première vue.

 

Toute réalité a-t-elle besoin de mots ?

 

Nietzsche estimait que « nos outils d’écriture participent à l’élaboration de nos pensées ».  L’utilisation du papier ou d’une machine influence la manière même dont on aborde le réel, elle joue sur la construction de nos idées. Selon le Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL) le style désigne à l’origine « tout objet en forme de tige pointue ». Le style est d’abord l’outil de celui qui écrit. C’est que la matérialité de l’écriture elle-même ne peut être séparée du développement complexe et clair de notre réflexion.

 

On peut donc croire au pouvoir de création de la langue quand on développe son identité textuelle. C’est ce qu’on peut attendre d’une plume lorsqu’on désire agir sur ce qui nous entoure en développant une entreprise, que ce soit par sa communication ou par la recherche de sa « raison d’être ».

 

Le pouvoir des mots dans l’éclaircissement de la réalité se ressent dans notre quotidien le plus proche. L’écriture et l’utilisation d’un terme sont des formes de reconnaissance d’un évènement ou d’une idée. Elles sont leurs premières concrétisations. Pour faire écho à l’actualité, on peut penser au texte d’Alain Juppé publié dans Le Monde en avril dernier au sujet du Rwanda. Il dit avoir fait entendre à l’époque du conflit qui a touché le pays que « ce qui est en train de se perpétrer au Rwanda actuellement mérite le nom de génocide ».


C’est par les mots que les réalités sont reconnues comme telles. C’est par cette reconnaissance que les réalités sont, en quelque sorte, créées. Dans le domaine politique, littéraire ou entrepreneurial, les mots jouent donc un rôle capital.

 

Les mots sont un laboratoire

 

Il s’agit donc de faire confiance aux mots, quelle que soit la mise en forme désirée. Le travail d’une plume est pour cela un travail de création et non pas seulement de traduction. C’est aussi un travail d’écoute puisqu’il s’agit d’entendre ce qui fonctionne ou non grâce à l’harmonie ou au désaccord qui émane des termes utilisés et de leurs agencements.

 

Dans Sous la plume : petite exploration du pouvoir politique, Marie de Gandt écrit par exemple à propos de la rédaction de discours politiques : « Le pouvoir du langage ne réside pas seulement dans la prononciation du discours, mais aussi dans son élaboration. La Plume a la possibilité de choisir, parmi les mesures qu’on lui présente, celles qui seront finalement évoquées. Car ce qu’on ne peut écrire ne tient pas. » Elle conclut en affirmant que le discours est un laboratoire des arguments et idées politiques proposés.

 

En d’autres termes, la mise en récit ou en discours d’une idée, qu’elle soit politique ou entrepreneuriale, agit comme une loupe. On se rend compte et on prend conscience de sa force ou de sa faiblesse. Les mots sont des indicateurs précis de la validité et de la solidité d’un projet. Alors que nos réflexions forment un dessin flou dans notre esprit, les mots, eux, sont les contours de ce dessin. Ils clarifient, ils précisent, et en quelque sorte lui donnent une consistance.

 

Un peu plus de liberté

 

Toutes ces raisons font du travail de la plume une réelle participation à la réussite d’un projet. C’est ce qui amène bien des entreprises et des entrepreneurs à s’adresser à elles lorsqu’elles ont une ambition singulière. Cette relation avec les mots n’est pas toujours facile. Les mots délimitent, ils dessinent des contours, ils donnent une forme. On peut donc se sentir trahi, brusqué, non reconnu à sa juste valeur par les mots proposés. Mais cette impression d’enfermement est en fait un premier pas vers plus d’autonomie.

 

Le flou donne une impression d’immensité et de liberté, mais c’est seulement une impression, et rien ne vaut la solidité des contours que forment les mots !